Fond de couleur
La décomposition du temps (PATERSON de Jim Jarmusch)

La décomposition du temps (PATERSON de Jim Jarmusch)

Profession Reporter

Édition 2021-2022

Voilà une image récurrente de Paterson : Adam Driver est assis devant la cascade de la ville en regardant le temps qui passe. Je reformule, il ne regarde pas le temps qui passe, car dans Paterson le temps ne passe pas, au moins, il ne passe pas comme dans le film précédent de Jim Jarmusch Only lovers left alive. Dans Paterson le temps se décompose.

Même que paradoxale, la notion d’un temps qu’au lieu de s’écouler se décompose, est ressentie dans Paterson grâce une structure divisée en blocs, différemment d’un temps de flux, ressenti dans les longs passages en voiture d’Only lovers left alive, par exemple. Et alors, d’une façon globale, la propre structure du film se décompose en sept jours d’une semaine. Dans Paterson, le temps décompose l’espace en blocs cycliques, de répétition. Ainsi, un plan récurrent du film évoque les aiguilles d’une montre avançant à grande vitesse, pas pour nous faire sentir les effets du temps et par conséquent la transformation des événements du film, mais pour souligner que le temps n’a aucune influence sur ces changements.

Ce n’est pas le mouvement du temps qui amène la transformation, mais plutôt une rupture dans l’ordre, une rupture avec la permanence. L’état naturel des choses est la stabilité, le repos. La boîte aux lettres demeurera cassée, aussi que les gestes tel qu’un baiser le matin ou une action au travail se répéterons, car comme les objets ces actions sont palpables, et parce qu’elles sont palpables elles sont permanentes. Et tout ce qui est permanent traverse l’espace cyclique du temps du film. Ces gestes et actions sont palpables parce qu’ils sont matérialisés par une image, et c’est la transformation d’un événement en image qui lui rend palpable. La poésie est la matérialisation de l’impalpable, et Paterson orbite autour de cette matérialisation, soit d’un geste affectueux, d’une sensation, d’une perception ou une parole. Lorsqu’ils se matérialisent en images, ces gestes impalpables entrent dans le quotidien. Les petites ruptures avec la permanence provoquent une fissure dans la ligne temporelle, parfois brutale. Par exemple, l’état naturel de permanence du cahier de poésie d’Adam Driver est la cave de la maison, une fois brisé cette condition, les conséquences seront graves. Autrement dit, le mouvement naturel du quotidien fait les choses demeurent stables, sa rupture les transforme. Alors, la vie à Paterson avance dans une conjonction entre les permanences et ses ruptures à travers un temps qui se décompose.

Ainsi, Paterson s’intensifie dans la répétition d’images permanentes qu’un jour seront brisées, comme les situations dans le bus, le couple d’amies que Paterson rencontre au bar, etc. Et bien que le film soit guidé par un chauffeur de bus, ce n’est pas sur la route que Jarmusch cherche ses images. Tout comme la boucle temporelle du film, le chemin qu’Adam Driver parcours est cyclique. Ce n’est pas à travers les fenêtres qu’il rencontre les paysages à poétiser, mais dans le retour du mouvement de regard, c'est-à-dire, dans le reflet des images de la fenêtre, et encore une fois, dans le mouvement cyclique du regard. Il faut voir le miroir. Ainsi, ce n’est pas au premier regard, mais au deuxième que nous intéresse, la répétition. Paterson est donc un film reflet. Ce n’est pas un film d’observation directe, mais d’observation réflexive. On ne cherche pas l’événement, mais le reflet de cet événement, sa réverbération, sa décomposition à travers les objets et son remplacement par des nouvelles images. Un cahier déchiré est une image de la tristesse à être remodelé et remplacé par une image de la résignation. Alors, Paterson n’est pas un film à être vu, mais à être revue, en boucle, dans un cycle de permanence.

À propos de l'auteur

Evandro Scorsin

Evandro Scorsin

Brésilien, arrivé en France en 2018, actuellement j’écris une thèse sur le mélodrame hollywoodien masculin d’après-guerre à l’Université Gustave Eiffel. Cinéphile vertigineux, pour moi il y a Nicholas Ray et les autres. Et parmi les autres, toute la fureur des couleurs qui existent entre Tony Scott et Jean-Luc Godard.

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