Fond de couleur
This is America (La DERNIÈRE SÉANCE de Peter Bogdanovich)

This is America (La DERNIÈRE SÉANCE de Peter Bogdanovich)

Profession Reporter

Édition 2021-2022

Situé dans la région de Thalia au nord du Texas, le roman La Dernière Séance de Larry McMurtry conclut sa trilogie sur l'Amérique d'après-guerre. Le livre de 1966 et le film de Bogdanovich, sorti en 1971, dépeignent l'imaginaire rural américain à partir d’un regard nostalgique sur les plaines désertiques de la région. Dans le film, Bogdanovich renomme la ville fantomatique du roman en Anarene, une hommage à la ville de La Rivière rouge de Howard Hawks. Ville fictive, l’Anarene de Bogdanovich est en réalité Archer City, lieu de naissance de McMurtry, située dans l'extrême nord du Texas.

La morosité de la vie rurale de l'Amérique des années 1950 est ici racontée sous le regard lyrique de Bogdanovich, pas pour montrer le conflit générationnel, mais la complicité entre générations dans leur relation avec le temps. L’adulte regarde le jeune comme dans un miroir qui lui montre tout ce qu’il a perdu. C’est le reflet de la défaite.  Le contradictoire, c’est que le temps n’avance pas, il ronge. Il ronge les corps, les structures physiques de la ville, les rêves. Dans un noir et blanc amer, le film déclenche des situations où des hommes et des femmes cherchent des relations charnelles qui puissent combler leurs besoins émotionnels existants en raison d'un temps qui a érodé l'énergie dont ils disposaient. Dans la scène emblématique où Cybill se déshabille sur le trampoline de la piscine, un peu maladroitement elle enlève tout sauf sa montre. Dans l'eau, la montre ne fonctionne plus.  Voilà, la genèse, l'essence de cette Amérique rurale. Le temps statique, des corps à la dérive à la recherche de combler le vide avec un désir exclusivement charnel. Coupe, 2021.

Si l'on regarde sur Google Maps, Archer City remplit avec ses paysages arides notre imagerie iconographique de ce qu'aurait été l'Amérique d'Hank Williams ou Woody Guthirie. La ville n'a que 11 pâtés de maisons. Aujourd'hui, elle fait l'actualité pour avoir réélu l'un des plus jeunes maires d'Amérique. Kevin Green n'avait que 21 ans lorsqu'il a pris ses fonctions ! C'est dans cette extension de quelques kilomètres carrés que s'épanouit toute l'imagination américaine. Deux avenues, la 25, traversent la ville d'est en ouest, tandis que la 79, la traverse du nord au sud. Au carrefour entre les deux routes, le cinéma de la 113 East Main Street est toujours là au cœur de la ville, strictement au centre. Avec l'architecture préservée, les images de 2021 annoncent un spectacle appelé Texasville Orpy prévu pour samedi soir. Étrange coïncidence ? La suite de La Dernière Séance a le même titre. Définitivement le temps ne passe pas à Anarene.

Derrière le cinéma, on aperçoit l'emblématique réservoir d'eau qui apparaît dans plusieurs décors du film. Presque devant le réservoir d'eau, dans la rue en face du cinéma, à moins de deux minutes à pied, l'endroit où aurait dû se trouver la salle de billard, au 109 North Center Street, est désormais un espace vide. Le bâtiment a été démoli. Seul le vide, cette absence permanente, pouvait remplir un espace si important pour le film comme la salle de billard. Un lieu de rencontre générationnel, où l'ennui devient désir, où Cybill rend réel et matériel le fétiche de la misogynie masculine. Le vide est l'espace de ce qui est parti, de la plus lourde présence immatérielle qui existe, de la mémoire.

En suivant l’avenue 79 direction sud, et en tournant à droite sur South Ash Street, à cinq minutes en voiture, on trouve au numéro 605, le collège. Quelques mètres plus loin, dans la même rue, nous arrivons au Carver Lake. Là, aux confins de la ville, dans les frontières des règles, les jeunes déshabillent leur pudeur. Dans le cinéma américain, la voiture est l'espace de confidence et la maison des jeunes. Au bord du Caver Lake, dans la voiture garée, les mains glacées de Timothy Bottoms cherchent les seins de sa première copine. Le désir naît et se réalise au contact de la peau.

La maison de Ruth, l'amant du personnage de Timothy Bottoms, n'est pas dans Acher city, mais au 200 South Walnut Street, Holliday, à 21 miles du centre-ville ou à 25 minutes en voiture. C'est une maison de banlieue. L'après-guerre en Amérique représente l'évasion des familles nord-américaines vers les limites de la ville, vers la Suburbia. Dans les années 1950, le cinéma américain invente l'adolescence rebelle en conflit direct avec la figure de l’adulte dont le champ de bataille est invariablement cet espace suburbain, de L'Équipée sauvage de 1953 et La Fureur de vivre de 1955 à La Fièvre dans le sang de 1961. La visite de Timothy Bottoms dans la maison de banlieue de son amante est ainsi le germe de ce conflit. En plus, on est dans 1951, l’année que Jackie Brenston sortira Rocket 88, l'une des premières chansons rock'n'roll. Là, dans les rues désertes d'Acher city, la réverbération des premières guitares distordues sont encore lointaines, mais ce sera juste une question de temps...

À propos de l'auteur

Evandro Scorsin

Evandro Scorsin

Brésilien, arrivé en France en 2018, actuellement j’écris une thèse sur le mélodrame hollywoodien masculin d’après-guerre à l’Université Gustave Eiffel. Cinéphile vertigineux, pour moi il y a Nicholas Ray et les autres. Et parmi les autres, toute la fureur des couleurs qui existent entre Tony Scott et Jean-Luc Godard.

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